Patrimoine : Qui Doit Craindre une Remontée des Taux ?

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Le 5 mars 2021, le rendement à 10 ans des bons du trésor américain avait atteint 1,62%. Du jamais vu sur les marchés financiers depuis le 2 février 2020! Le constat de la pentification de la courbe des taux d’intérêts est similaire en Allemagne.  Le rendement à 10 ans allemand a progressé de 30 points de base au cours de ces dernières semaines. Cette remontée subite des taux préoccupe les marchés qui se sont habitués aux taux bas. Quoique la Fed et la BCE ont essayé de rassurer les investisseurs au cours de leurs interventions publiques, la remontée des taux semble évidente à cause des prévisions inflationnistes.

Qui doit craindre une remontée des taux? 

Obligations Assimilable du Trésor: Définition et fonctionnement

Les obligations assimilables du Trésor ou OAT représentent des titres de créance émis par l’état français pour se financer à moyen et long terme auprès des investisseurs (particuliers, institutionnels ou même des pays).  Parmi les autres obligations publiques les mieux réputées sur le marché obligataire , on peut citer les “Treasury Bonds” des États-Unis, les “Bunds” d’Allemagne et les “Gilts” au Royaume-Uni.

Au niveau de ces valeurs mobilières, deux éléments sont à prendre en considération: la maturité de l’actif et la fixité du taux. L’échéancier des obligations s’établit entre 2 ans à 50 ans et le taux de remboursement est identique sur toute la durée du prêt. 

Le rendement obligataire ou “taux d’intérêt à long terme” désigne la rémunération de l’OAT.  Il est inversement corrélé au prix de l’obligation et proportionnel aux mouvements des d’intérêts de court terme pilotés par les banques centrales.

En termes clairs, lorsque la demande des obligations augmente, leur rendement diminue car le prix des obligations va mécaniquement augmenter. Pour les taux d’intérêt à long terme, lorsque les investisseurs se réfugient au coupon obligataire, devenu plus attractif; ce qui fait baisser le rendement obligataire.

OAT : Facteurs constitutifs d’une baisse ou d’une hausse des taux

Historiquement, les rendements obligataires sont bas lors de situations de crise ou lors d’une relance économique. Entre 2007 et 2011, ils étaient au plus bas niveau. Après la crise du Covid, ils étaient au plus niveau.  Dans les économies européennes, les taux de long terme atteignaient des montants négatifs.  Cet abaissement des taux est nécessaire pour soutenir la relance des économies européennes. 

Cependant, depuis la fin du mois février, le phénomène de remontée des taux commence par semer la panique au niveau des marchés. Pour certains spécialistes, il fallait s’y attendre: les plans de relance américaines et européennes cumulés pour 5 000 milliards de dollars ravivent les anticipations inflationnistes qui font bondir le coût de l’emprunt des États. 

De plus, les investisseurs pensent que le vieillissement des populations occidentales et la fin de crise sanitaire peuvent induire à une progression de la consommation globale, quitte à alimenter une appréciation de l’inflation. l’émergence des signes de redressement du marché du travail et le rebond des prix du pétrole brut planent aussi le doute pour des taux hauts. 

Remontée des taux: l’inquiétude est de trop!

Dans une interview avec Vincent Ganne, analyste senior des marchés financiers, il nous a fait comprendre que: «  les préoccupations des acteurs face à la remontée des taux ne sont pas injustifiées mais l’inquiétude est de trop. »Pour l’expert, les taux qui augmentent sont les taux souverains mais les taux corporates restent relativement stables. En effet, selon les statistiques recueillies sur le site de la Banque de France, on a vu que les taux courts ont fluctué entre -0,6150 à -0,60000. Par contre, les taux longs ont bougé entre -0.1120 à 0.0190. L’intervalle de variation des taux d’emprunts d’État  est plus large que celui des entreprises. Donc, la pression est en quelque sorte du côté du crédit des États. 

Face aux distorsions, Vincent a répondu à ceux qui se questionnent si la remontée des taux n’a pas changé la structure des marchés: « cette situation est pour le moins alarmant car c’est juste un retour à la case départ. Le marché des actions européennes ou américaines est revenu au niveau d’avant crise ». En réalité, si l’on regarde l’évolution des indices boursiers, l’hypothèse d’un retour à la case départ est bien vérifiée. L’indice S&P 500 qui couvre environ 80% du marché américain est revenu au niveau d’avant crise et même au-dessus car l’indice a dépassé le niveau de résistance de 3360$ de février 2020. L’Eurostoxx 50 a atteint aujourd’hui 3890 euros dépassant ainsi le pic de 3800 de février 2020. 

Cas de remontée: Qui seront les premiers visés!

Au cours de notre discussion, je lui ai tout de même posé la question sur le scénario d’une remontée soutenue des taux, quels en seront les premiers touchés? Pour Vincent, les principales victimes de ce scénario sont les États. Ils sont les seuls récipiendaires des crédits de long terme. Quand les taux augmentent, le coût du crédit augmente. Donc, ils auront à payer beaucoup plus. Le problème qui se pose avec la crise sanitaire, les états sont pratiquement surendettés. Selon l’Insee, la dette publique française a atteint 115,7% et enregistré un déficit record de 9,2% l’année dernière. Si les taux longs se maintiennent, les États seraient obligés de consacrer  beaucoup plus de crédit pour le poste de dépense: service de la dette. Ce qui se fera au détriment des autres projets de relance importants.

La deuxième catégorie de secteur qui pourrait être visée par ce scénario est la bourse. Le marché des actions souffrirait alors de l’effet de substitution car les investisseurs vont plonger sur le marché obligataire dont le rendement est plus certain. Ce qui fera baisser le cours des actions sur le marché boursier. Toutefois, comme on l’a vu avec l’annonce de la remontée des taux, les valeurs bancaires ont progressé en bourse. Elles pourront aussi s’apprécier avec la soutenabilité des taux longs.

Si certains disent que les entreprises vont aussi être affectées par cette tendance, nous ne sommes pas du même avis. Les taux de court terme ne sont pas directement liés aux taux souverains. Elles dépendent des banques commerciales, de leur politique de crédit, du crédit score du client et d’autres facteurs. Les prêts à la consommation et les crédits immobiliers ne seront pas aussi affectés. 

Qui en sortirait gagnant ? 

Pour les bénéficiaires de cette tendance, Vincent nous dit que les secteurs qui se rémunèrent des taux et les asset manager qui ont su bien prévoir cette remontée seront les premiers récompensés. Les banques que ça soit en bourse ou dans l’économie réelle vont largement bénéficier de cette tendance. Elles en auront besoin puisqu’avec les taux d’intérêts très bas suite à la crise de la Covid, leurs valeurs ont beaucoup chuté en bourse.