Livre de Jean-Claude Carrière : « L’argent, sa vie, sa mort »

1
964
Livre de Jean-Claude Carrière : « L’argent, sa vie, sa mort », paru chez Odile Jacob, janvier 2014.
Livre de Jean-Claude Carrière : « L’argent, sa vie, sa mort », paru chez Odile Jacob, janvier 2014.

Ah, l’argent ! Timon d’Athènes sous la plume de Shakespeare, insulte en ces termes le trésor de pièces d’or trouvé dans le désert : « Viens, poussière maudite, putain universelle, pour qui les nations s’entretuent…Toi, doux assassin des rois, précieux divorce entre fils et père…frais, bien aimé, délicat…Dieu visible ». Ainsi le mot est prononcé, note Jean-Claude Carrière en rappelant cette tirade. L’être-argent est devenu Dieu. Enorme et incroyable métaphore. Transcendance subtile. Longue histoire et longue marche, aussi, à travers les siècles, qui conduisent les hommes à conférer à l’argent l’onction de la divinité, comme ils l’ont fait en créant auparavant d’autres dieux. L’auteur nous fait parcourir l’épopée avec délectation et jubilation.

Pourtant, au départ, l’argent n’est pas tant QUI que QUOI. Un simple outil facilitant les échanges et, sans jeu de mot, prêtant ses armes au progrès. Du sonnant, du trébuchant, du concret. Mais, progressivement, « l’argent opère une lente infiltration, comme un virus… nous croyons l’avoir gagné et c’est lui qui nous possède ». Pas de crédo, ni d’évangile, le dogme est « humble et se veut libéral ». L’argent veut notre bien et, plus encore, notre bien-être. On le révère du fait de ses bienfaits. Enrichir le niveau de vie des hommes, telle est sa volonté suprême. « L’argent sert donc à gagner de l’argent ».

Dans son ascension vers la divinité, l’argent a engendré sa propre morale qui tient en deux composantes : la liberté et le mérite. La liberté est celle du laisser-faire et du laisser-passer. Elle s’accommode de tous les égoïsmes pour peu que la prospérité soit au bout. Si on est riche, c’est qu’on le mérite. Que l’argent ne déverse pas ses bienfaits sur les pauvres est bien de leur faute : c’est qu’ils n’ont pas su saisir les opportunités de s’enrichir que la vie offre à chacun. Attention : l’argent ne doit pas pour être pour autant ostentatoire. L’être-argent travaille dans l’ombre et les nouveaux riches ne sont pas ses créatures.

Quel parcours jusqu’au Culte du nouvel Etre Suprême, vraiment, depuis les banquiers florentins ou flamands. Il aura connu deux âges d’or. D’abord celui de la bourgeoisie triomphante des XVIII et XIXèmes siècles. En vrac, les innovations techniques, les conquêtes coloniales, les moyens de transport, les sources d’énergie, les billets de banque constituent sur la période les manifestations les plus éclatantes de l’emprise de l’argent et de l’activisme des idolâtres. Le second âge d’or court en Amérique de la fin du XIXème siècle jusqu’aux années trente du XXème : In God we trust proclame le Roi-dollar sur ses images pieuses ! Nouvelles terres de conquête et de prosélytisme où les milliardaires se comptent par milliers.

Mais stop ! L’être-argent n’est pas qu’un dieu bienfaisant. Timon d’Athènes avait déjà lancé ses anathèmes. Même s’il plaide non coupable, arguant que les hommes sont seuls responsables de l’usage qu’ils font de lui, il ne peut s’exonérer des errements dont il est la conséquence. Car les avatars de ce dieu sont « semeurs de désordre…fauteurs de troubles et de guerres ». Il assujettit, il aliène, il exploite. D’où les innombrables soubresauts du culte de l’être-argent dont les plus éclatants sont la crise de 1929, qui a jeté sur le pavé des hordes de miséreux, puis la Révolution russe et l’avènement de l’Empire soviétique qui ont vomi les « vipères capitalistes » avant d’asservir le peuple et de l’envoyer au goulag. Du coup, l’argent plie l’échine, en se recroquevillant sur l’Occident. Il attend son heure, qui ne manque pas d’arriver quand les communistes intègres sont à leur tour corrompus, le corps entier de l’Empire étant par contagion atteint d’une gangrène mortifère. Tout chez l’être-argent reprend alors son cours, ou presque.

Mais au fait, où donc réside ce dieu omnipotent et multiplicateur ? Pas au ciel, assurément. Mais plutôt dans des systèmes ramifiés de salles souterraines où « cliquettent » des ordinateurs bleuâtres en batterie, nous confie Jean-Claude Carrière. Car ce dieu, comme beaucoup d’autres, est « au centre de tout et nulle part ». L’être-argent se dématérialise tant et plus, il change de mains en un milliardième de seconde. Qui, aujourd’hui, maîtrise quoi en son nom, dans les ténébreux entrelacs informatiques du « speed trading » ? Des fonds de pensions anonymes « dissimulés, illisibles, difficiles à localiser…pilotent ce nouveau monde avec des algorithmes secrets, donnent des ordres aux bourses, des notes aux Etats ».

L’auteur en vient à se poser la question angoissante de la mort de l’argent sous l’effet de ces processus délétères car incontrôlables. « Inadapté à l’abstrait, l’argent choisirait-il de disparaître ? ». A cet égard, des signes de lassitude, de délabrement même, sont nombreux depuis 2008 où les crises se multiplient, financières et spéculatives, immobilières. Crises du chômage de masse et de l’appauvrissement de pays entiers. La métaphore virerait-elle à la déréliction, au désastre ?

Deux scénarios sont possibles nous dit l’auteur, qui précise que son ouvrage a été écrit à la fin de 2013. Soit, l’argent ne s’adapte pas aux nouvelles règles comme aux hommes nouveaux que la médecine nous promet, et qui modifieront en profondeur les rapports humains et par suite les rapports à l’argent. Alors son culte périra comme une planète qui s’éteint, quand bien même cela devrait prendre quelques dizaines d’années. Soit tel Phénix il renaîtra de ses cendres encore chaudes, inventant de nouveaux rites, aptes à stabiliser puis raffermir la foi. L’auteur admet qu’il n’en sait rien, semblant constater que la situation est peu ou prou en stand by, un terme que le marché, autre appellation de notre dieu argent, n’apprécie guère. Quelle importance, au fond : car après tout, si l’argent se meurt, si l’argent est mort, vive l’argent !

1 commentaire

  1. Merci pour cette fiche de lecture qui m’a donné envie de lire le livre en entier ! J’aime beaucoup Jean-Claude Carrière, autant en tant qu’écrivain que réalisateur et acteur.

REPONDRE

Please enter your comment!
Please enter your name here