Wirecard : Itinéraire d’une Chute Libre

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Créée en 1999, l’ascension de la start-up allemande Wirecard est vertigineuse. S’attirant les faveurs de nombreux investisseurs, la solution de paiement en ligne entrera en bourse à peine sept années après sa création. Moins de 20 ans après son lancement, l’entreprise est l’une des places fortes de l’économie allemande. Elle fait, par la même occasion, son entrée au DAX 30, indice boursier qui reprend les 30 plus grosses capitalisations boursières outre-Rhin.

En Septembre 2018, l’action atteint son plus haut seuil historique, à plus de 192 €. A l’heure ou nous écrivons ces lignes, le cours flotte dangereusement avec la barre des 2 €. Comment la start-up allemande en est elle arrivée la ? Retour sur un cataclysme boursier.

Wirecard, de petite start-up innovante à place forte du DAX

Wirecard, de petite start-up innovante à place forte du DAX.Spécialisée dans le paiement en ligne, Wirecard est une entreprise qui sécurise les transactions entre un payeur et un receveur comme le géant du marché : l’américain Paypal. Les premières années sont prometteuses.

Au bord de la disparition en 2002, la société s’en remet à Markus Braun, qui injectera du capital et deviendra le PDG de la société. Le modèle commercial s’axe à ce moment la sur la fourniture de services de paiement sur Internet pour des prestataires parfois sulfureux comme les jeux d’argents en ligne et certains sites pornographiques. Le risque d’image est bien présent, mais ce recentrage aura pour mérite de remettre l’entreprise à flot.

Mais ce qui fait réellement décoller l’entreprise dans les années 2010 tient en deux mots : paiement mobile. Le groupe est alors un pionnier en la matière et attire rapidement de très gros clients comme Vodafone, Deutsche Telekom ou Orange qui lui confie la création de sa solution de paiement mobile : Orange Cash en 2015. Au début des années 2010, Wirecard a encore une réelle avance technologique sur des acteurs aujourd’hui bien implantés comme Google Pay ou Apple Pay.

L’entreprise entrera au DAX en Juillet 2018, en lieu et place de la Commerzbank. De nombreux articles de l’époque mettent en avant la transformation bancaire entre l’ancien modèle représenté par la Commerzbank et les nouvelles solutions innovantes, dont Wirecard serait le porte-drapeau. A peine deux ans après, il ne reste plus que des illusions.

Markus Braun : l’homme au coeur du scandale

Né à Vienne en 1969, l’informaticien de formation sera resté 18 ans, de 2002 à 2020 chez Wirecard.

Le 19 Juin dernier, le PDG Markus Braun annonce sa démission. L’entreprise vient de repousser une quatrième fois consécutive, la présentation de ses résultats financiers. Quatre jours plus tard, le 23 Juin dernier, Markus Braun est arrêté pour falsification de bilan. Cela, au lendemain de la confirmation du trou de 1,9 milliard d’euros dans la trésorerie – soit un quart du bilan de l’entreprise technologique allemande.

Il obtient toutefois une remise en liberté quelques jours plus tard, en échange d’une caution de 5 millions d’euros. Mais entre temps, les nouveaux éléments du parquet de Munich ont prouvé que “les charges pesant contre les accusés se sont considérablement étendues”. Markus Braun, ainsi que deux directeurs de l’entreprise ont donc fait l’objet d’une seconde arrestation le 22 Juillet dernier. Il est notamment reproché à ces trois personnes d’avoir sollicité pour plus de 3,2 milliards d’euros de prêts frauduleux.

De plus, les autorités accusent les hauts dirigeants de l’entreprise d’avoir gonflé les livres de comptes en y incorporant de faux actifs. Cela avait pour but d’alimenter le gigantesque engrenage frauduleux et d’attirer de nouveaux investisseurs. Par ailleurs, le procureur allemand indique que les suspects étaient manifestement au courant que le groupe perdait de l’argent depuis 2015.

Wirecard : Un Enron 2.0 ?

La chute vertigineuse de Wirecard n’est pas sans rappeler celle d’Enron en 2001. Celui-ci était alors parmi les 10 plus importantes valeurs boursières aux Etats Unis. Dans un cas comme dans l’autre, plusieurs variables communes :

  • Des comptes maquillés
  • Une grande opacité dans les comptes financiers
  • Une multiplication des filiales à l’étranger, rendant les contrôles quasiment inefficaces à l’échelle nationale

Dès 2004, une anomalie dans les comptes de la société faisait déjà réagir la cour des comptes fédérale de Coblence. Il était alors question d’une anomalie de près de 4 millions d’euros. En 2008, puis en 2016 certains forums boursiers mettent encore en alerte sur de potentielles malversations de compte du groupe.

Dès Janvier 2019, le Financial Times émet lui aussi de sérieux doutes quant à la véracité des comptes du géant allemand.

Le 17 Juin, l’action est encore cotée à plus de 104 € sur les marchés financiers. Le cours de l’action n’est plus qu’à peine supérieur à 1 € le 28 Juin. Soit une baisse de 99 % en l’espace d’à peine 11 jours.

Ce que nous enseigne la chute de Wirecard

L’échec des organismes de contrôle

L'échec des organismes de contrôleL’affaire Wirecard met au jour le fait qu’un seul et unique cabinet d’audit (Ernst & Young) contrôlait les comptes de la société depuis 10 ans. L’absence d’un double contrôle dans ce cas de figure peut renforcer les potentialités de fraude.

Dans l’affaire Enron, le cas était similaire avec un seul organisme de contrôle : l’auditeur Andersen. Dans le cas d’Enron, l’auditeur était même impliqué et au courant de la falsification des comptes. Ceci a entraîné son démantèlement lorsque l’affaire a éclatée au grand public.

La BaFin (autorité fédérale de supervision financière allemande) n’a également pas pu tirer la sonnette d’alarme à temps sur la situation de l’entreprise Wirecard. Certains protagonistes de la finance reprochent notamment à l’entité allemande de ne pas avoir ouvert d’enquête sur Wirecard dès 2016. Déjà à l’époque, des premières accusations fortes commencèrent à se faire entendre. En 2019, lorsque les accusations du Financial Times font surface, la BaFin ira même jusqu’à faire engager des poursuites judiciaires contre le journal. Elle l’accusa en effet de remettre en cause le modèle allemand dans son intégralité.

Des auditeurs, en passant par les agences qu’elles soient publiques ou privées, l’affaire Wirecard témoigne de la possibilité de passer encore sous les nombreux radars.

Une surveillance des pouvoirs publics trop dispersée pour être efficace

Si la BaFin supervisait les activités bancaires de Wirecard, elle n’en maîtrisait pas la chaine de valeur dans son ensemble. Ce point peut également expliquer les manquements des différents organismes, qu’ils soient privés ou publics.

En effet, chacun de ces organismes n’avait qu’une représentation limitée de la situation de Wirecard. En plus, aucun n’avait de vision globale de la situation du groupe. D’autres entités avaient pour mission de surveiller d’autres activités ou d’autres départements du groupe. Ces entités n’étaient pas toutes sous le rattachement du même ministère. Ce qui n’a clairement pas favorisé la diffusion de l’information et permis de tirer la sonnette d’alarme à temps. Deux ministres du gouvernement d’Angela Merkel doivent d’ailleurs être auditionnés dans la semaine.

La multiplication des filiales à l’étranger et des rachats de société, notamment asiatiques ont également accrus la difficulté à surveiller efficacement les agissements de Wirecard. Les organismes de contrôle nationaux peuvent être rapidement dépassés et rendus inopérants par des multinationales aux horizons beaucoup plus mondialisés.

L’opacité de certaines sociétés

Les organismes de contrôle ont largement failli dans leur mission. Mais cela tient aussi au fait de l’opacité des entreprises. Et à fortiori lorsque celles-ci sont des entreprises opérant dans la finance ou dans la fintech.

Avant le scandale, de nombreuses parties prenantes étaient déjà sous le choc de constater le manque de rationalité de certains investisseurs. Ces derniers semblaient totalement sous hypnose quand à la success story de l’entreprise allemande. Au point de bafouer certains éléments d’analyse de base. Comment Wirecard générait-il concrètement de l’argent ? Certains investisseurs étaient par ailleurs incapable de répondre à cette question très simple.

Gardons bien en tête que le renseignement et la compréhension de l’environnement global d’une entreprise fais partie des règles d’or pour un bon investissement en bourse.

Faillite de Wirecard : Un coup fatal à l’image de la “Deutsche Qualität” ?

Dans une société très imbriquée, la faillite d’un acteur de cette taille a nécessairement un impact sur le reste de la société. Cet impact est à la fois économique mais aussi en terme d’image.

Une remise en question du système

Rappelons qu’avant sa procédure de mise en faillite, Wirecard était l’une des 30 plus grandes cotations boursières allemandes et de facto, membre du DAX.

Cette faillite est symboliquement un petit aveu d’échec concernant la méthodologie de construction des indices. Ces derniers laissent une place peut être trop importante à la capitalisation boursière.

Des impacts notables en terme d’image pour Wirecard

Pour Ernst & Young, commissaire aux comptes de Wirecard, les conséquences pourraient être désastreuses en terme d’image. Bien qu’un commissaire aux comptes n’ait pas pour mission première de détecter des fraudes, il reste un tiers de confiance et engage en ce sens sa crédibilité.

Pour le cabinet d’audit, l’affaire Wirecard constitue une épine de plus. Et ceci, à l’heure où il est également impliqué dans d’autres affaires concernant des dettes dissimulées d’autres entreprises. Ernst & Young était par ailleurs l’auditeur de l’entreprise britannique Thomas Cook qui a fait faillite en Septembre 2019. Mais les conséquences pourraient être plus importantes. Et notamment, sur le volet pénal, puisqu’une association d’actionnaires ainsi qu’un cabinet d’avocats ont entrepris des poursuites pénales contre le cabinet.

Des conséquences macro économiques importantes

A un niveau plus macro-économique, cette affaire est un nouveau scandale allemand. Il intervient seulement quelques années après l’affaire Volkswagen, dites du “Dieselgate”. La commission européenne a par ailleurs demandé l’ouverture d’une enquête. Son but : déterminer si la BaFin a commis ou non des manquements dans sa gestion du cas Wirecard.

Pour les entreprises qui travaillaient au sein de l’écosystème de Wirecard, les faillites auront un impact différencié. L’impact se fera selon leur degré d’imbrication avec la fintech allemande. Nul doute que certaines entreprises qui travaillaient quasi-exclusivement avec Wirecard, risquent de déposer le bilan dans les semaines ou les mois qui viennent.

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