Dans un monde où les marchés financiers dictent une part croissante des dynamiques économiques, les agences de notation financière occupent une place incontournable. Ces acteurs privés ont pour mission principale d’évaluer la solvabilité des emprunteurs – qu’il s’agisse d’États, d’entreprises ou d’institutions financières – en attribuant des notes symbolisées par des échelles allant de « AAA » à « D ».
Ces notations influencent directement le coût d’accès au crédit, la confiance des investisseurs et parfois même les politiques économiques nationales.
Parmi elles, trois dominent le marché mondial : Standard & Poor’s (S\&P), Moody’s et Fitch Ratings, souvent appelées les « Big Three ». Leur pouvoir, à la fois économique et politique, repose sur une histoire vieille de plus d’un siècle et continue de susciter débats et controverses.
Avant les agences : un marché de l’information opaque
Jusqu’au XIXᵉ siècle, le financement obligataire se déroulait dans un environnement marqué par une forte asymétrie d’information. Les investisseurs devaient se fier à leurs propres analyses, à la réputation des dirigeants ou encore aux conseils de banquiers et de courtiers. L’absence de normes comptables uniformes rendait difficile la comparaison entre emprunteurs.
Des initiatives ponctuelles virent le jour : aux États-Unis, après la crise de 1837, des sociétés comme la « Mercantile Agency » commencèrent à compiler des informations sur la santé des entreprises. En Europe, Eugène-François Vidocq fonda en 1833 à Paris un bureau de renseignements commerciaux. Toutefois, il n’existait pas encore de notation standardisée permettant aux investisseurs d’apprécier rapidement le risque de crédit.
Ce manque de transparence freinait le développement des marchés obligataires : les taux d’intérêt servaient alors de principal signal de risque, mais de manière coûteuse et peu fiable.
La naissance des « Big Three »
L’émergence des agences de notation répond à ce besoin croissant de rationalisation du risque de crédit.
- Moody’s (1909) : fondée par John Moody à New York, l’agence fut la première à proposer une grille de notation systématique appliquée aux obligations, en particulier celles des compagnies ferroviaires. Son succès l’amena à élargir son champ d’action aux entreprises et aux dettes souveraines.
- Standard & Poor’s (1941) : ses origines remontent à 1860 avec Henry Varnum Poor, auteur d’un ouvrage de référence sur les chemins de fer. Sa société fusionna en 1941 avec Standard Statistics Company, créée en 1906, donnant naissance à S&P. L’agence s’imposa comme un acteur majeur de l’évaluation des obligations d’entreprises et d’États.
- Fitch Ratings (1913) : fondée par John Knowles Fitch, elle se distingua par une approche transparente et un système de notation par lettres, similaire à celui de ses concurrentes. Fitch se renforça au fil du XXᵉ siècle, notamment via des acquisitions, pour devenir le troisième pilier du trio.
Ces trois agences ont ainsi posé les bases d’un langage commun du risque, en rendant possible la comparaison internationale entre emprunteurs.
Un modèle d’affaires privé et controversé
Les « Big Three » sont des sociétés de droit privé, indépendantes des institutions publiques ou supranationales. Moody’s est cotée à Wall Street, S&P appartient au groupe S&P Global, tandis que Fitch est détenue par le groupe Hearst.
Leur modèle économique repose sur le principe de l’« émetteur-payeur » : ce sont les États et entreprises eux-mêmes qui financent la notation de leur dette. Ce système, jugé efficace pour couvrir les coûts des analyses, soulève néanmoins de vives critiques.
Il expose les agences à des conflits d’intérêts potentiels, puisqu’elles pourraient être tentées d’attribuer des notes plus favorables afin de conserver leurs clients. Cette dérive fut particulièrement pointée du doigt après la « crise des subprimes » de 2008, où des produits financiers complexes et risqués avaient pourtant reçu des notations « AAA ».
L’influence décisive sur les économies
Les agences de notation exercent un pouvoir considérable sur les marchés financiers et les politiques économiques :
- Impact sur le coût d’emprunt. Une amélioration de la note d’un État ou d’une entreprise réduit ses taux d’intérêt, facilitant l’accès au crédit. A contrario, une dégradation entraîne une hausse du coût de financement et peut fragiliser la compétitivité ou aggraver les déficits publics.
- Crises financières. Leur rôle pendant la « crise des subprimes » (2008) et la « crise de la dette souveraine européenne » (2010-2012) a été scruté de près. Les dégradations successives de pays comme la Grèce ou l’Espagne ont contribué à alimenter la méfiance des marchés, accentuant la pression sur leurs économies.
- Souveraineté politique. Le pouvoir de ces agences privées interroge : un État peut être contraint d’adopter des mesures budgétaires strictes pour préserver sa notation, au détriment de ses choix politiques souverains. Les notes deviennent ainsi des leviers indirects d’influence économique et sociale.
Régulation et encadrement en Europe
Face aux critiques, l’Union européenne a mis en place dès 2009 un cadre juridique visant à superviser les agences de notation.
Le règlement (CE) n°1060/2009, renforcé par le « paquet CRA III » en 2013, confie à l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) la mission d’enregistrer et de contrôler les agences opérant sur son territoire.
Ces textes imposent des obligations de transparence, gouvernance et gestion des conflits d’intérêts, cherchant à réduire l’opacité et les dérives du modèle émetteur-payeur. Toutefois, malgré ces garde-fous, le pouvoir des « Big Three » reste largement intact.
Un oligopole mondial contesté
Le marché des notations se répartit par les acteurs suivants.
- S&P et Moody’s détient environ 80 % des parts de marché
- Fitch représente environ 14 %
- Le reste se partage entre une centaine d’agences locales ou spécialisées.
Parmi les alternatives figurent DBRS Morningstar au Canada, Dagong Global en Chine, ICRA en Inde, ou encore Scope Ratings en Europe, qui tentent de proposer une approche plus indépendante face aux agences américaines. Cependant, aucune n’a encore réussi à rivaliser en influence mondiale avec les « Big Three ».
Conclusion
Les agences de notation financière, apparues entre la fin du XIXᵉ et le début du XXᵉ siècle, ont profondément transformé la manière dont les marchés appréhendent le risque de crédit. En introduisant une notation standardisée, elles ont favorisé la transparence et l’essor du financement obligataire.
Mais leur poids démesuré soulève des questions de gouvernance et de souveraineté, surtout lorsqu’elles influencent directement les choix politiques et économiques des États.
Malgré l’apparition d’acteurs alternatifs et les efforts de régulation, l’oligopole des « Big Three » demeure la norme mondiale. Leur rôle illustre à la fois l’indispensable besoin de repères financiers et les dangers d’une dépendance excessive envers des acteurs privés, dont l’influence dépasse largement la sphère économique pour toucher à l’équilibre politique et social des nations.