La fiscalité des plus riches est un sujet sensible qui suscite débats passionnés en France et dans le monde.
Entre volonté de justice sociale, nécessité de financer les services publics et crainte de décourager l’investissement, les gouvernements oscillent entre durcissement et allègement des impôts sur les grandes fortunes.
En France, le système fiscal est souvent décrit comme l’un des plus lourds au monde. Mais la France est-elle vraiment un cas isolé ? D’autres pays n’imposent-ils pas également leurs contribuables les plus aisés, que ce soit par l’impôt sur le revenu, l’impôt sur le patrimoine ou des taxes spécifiques ?
L’article ci-après analyse les mécanismes français et les compare aux modèles étrangers afin de comprendre ce qui distingue la France et ce qui relève d’une tendance mondiale.
La France et la taxation des grandes fortunes
L’impôt sur le revenu : un barème progressif renforcé par des surtaxes
Le cœur du système fiscal français repose sur l’impôt sur le revenu (IR), progressif et par tranches. Le taux marginal de 45 % s’applique aux plus hauts revenus, auquel s’ajoutent diverses contributions sociales (CSG, CRDS, autres prélèvements sociaux) et la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus (CEHR).
Ainsi, le taux marginal effectif peut dépasser 55 % pour les contribuables les plus fortunés.
Cependant, ce système est critiqué pour son efficacité limitée : les ultra-riches tirent une part importante de leurs revenus du capital, soumis à la flat tax de 30 %, ce qui réduit leur imposition effective et crée parfois une fiscalité régressive.
De l’ISF à l’IFI : l’évolution de l’impôt sur la fortune
L’histoire fiscale française est marquée par plusieurs impôts sur la fortune : IGF (1982), ISF (1989), puis IFI en 2018.
L’ISF a été abandonné en 2018 parce qu’il coûtait plus en frais de fonctionnement que ce qu’il rapportait dans les caisses de l’État, et remplacé par l’Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI) qui cible uniquement les patrimoines immobiliers nets supérieurs à 1,3 million d’euros, avec un barème progressif allant de 0,5 % à 1,5 %.
Ce recentrage a réduit l’assiette fiscale, car les patrimoines financiers (actions, obligations, participations) en sont exclus. Beaucoup d’économistes estiment que cette réforme a favorisé les très riches, qui concentrent leurs avoirs dans le capital financier.
Autres leviers fiscaux : exit tax, droits de succession et nouvelles propositions
La France a instauré une exit tax frappant les plus-values latentes des contribuables transférant leur résidence fiscale à l’étranger, pour lutter contre l’évasion.
Les droits de succession et de donation complètent ce dispositif, avec des taux élevés sur les grandes transmissions de patrimoine.
En 2025, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la taxe Zucman, impôt plancher de 2 % sur la fortune des 0,01 % des contribuables les plus riches (environ 1 800 foyers possédant au moins 100 millions d’euros).
Ce mécanisme pourrait rapporter jusqu’à 25 milliards d’euros par an s’il était appliqué. Il reflète une tendance à instaurer un seuil minimal d’imposition pour éviter que les milliardaires échappent à l’impôt.
Les autres modèles fiscaux dans le monde
L’Europe du Sud : Espagne et Italie
L’Espagne taxe fortement les hauts revenus avec un taux marginal pouvant atteindre 47 %. Elle maintient également un impôt sur la fortune au niveau régional, avec des taux progressifs allant jusqu’à 3,5 %. Certaines régions appliquent même un impôt temporaire supplémentaire sur les ultra-riches.
En Italie, le taux marginal d’imposition sur le revenu est de 43 %, et des dispositifs proches de l’IFI existent. Ces mesures poussent cependant de nombreux contribuables fortunés à s’installer en Suisse ou dans d’autres pays à fiscalité plus avantageuse.
Les modèles scandinaves et germaniques
Les pays nordiques affichent les charges fiscales globales parmi les plus lourdes au monde. Au Danemark et en Finlande, le taux marginal peut dépasser 55 %, avec un financement massif de l’État-providence.
La Norvège conserve un impôt sur la fortune (« formuesskatt ») d’environ 1 % sur les patrimoines élevés, incluant la résidence principale.
L’Allemagne et le Japon privilégient davantage la taxation de la consommation et des cotisations sociales que celle du revenu ou du patrimoine. Ces modèles privilégient l’équilibre entre compétitivité économique et financement des services publics.
Le cas américain : taxation des flux plus que du stock
Aux États-Unis, il n’existe pas d’impôt fédéral sur la fortune. Le système repose sur un impôt sur le revenu progressif, avec un taux marginal de 37 % pour les revenus les plus élevés.
Toutefois, les milliardaires bénéficient de niches fiscales, de déductions et d’optimisations, si bien que leur taux effectif est souvent inférieur à celui payé par les classes moyennes supérieures.
Les droits de succession et donations y sont importants, mais les débats sur un impôt sur les milliardaires restent pour l’instant au stade de propositions politiques.
Exemples internationaux ponctuels
Certaines initiatives ont vu le jour dans des contextes de crise. Ainsi en Argentine, un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes a été instauré pour financer la réponse au Covid-19.
La Colombie applique quant à elle un impôt sur le patrimoine, parfois temporaire, avec un taux proche de 1 %. La Suisse maintient un impôt sur la fortune cantonal et communal, modeste mais régulier, qui rapporte des recettes significatives.
Analyse comparative et perspectives
Revenu vs patrimoine : deux philosophies fiscales
La ligne de fracture entre pays réside dans l’approche :
- Les États-Unis et l’Allemagne privilégient l’imposition des revenus et des flux financiers ;
- La France, l’Espagne ou la Norvège misent sur la taxation du patrimoine, en partie ou totalement.
La fiscalité du revenu est plus facile à collecter, mais elle échoue à capter les fortunes stockées dans des actifs financiers non productifs de revenus. La fiscalité du patrimoine permet de cibler ces richesses mais reste complexe à évaluer et à appliquer.
Les limites des approches nationales
La principale faiblesse des impôts sur les grandes fortunes est la mobilité fiscale. Les contribuables fortunés peuvent déplacer leur résidence ou leurs capitaux vers des pays à faible fiscalité.
De plus, l’optimisation fiscale via holdings, trusts ou valorisations artificiellement basses limite l’efficacité de ces impôts.
Vers une coordination internationale ?
Avec la mondialisation des capitaux, la question dépasse le cadre national. Des ONG comme Oxfam ou Attac militent pour une taxe mondiale sur les millionnaires, afin d’éviter le dumping fiscal.
Après l’accord du G20 sur un impôt minimum pour les multinationales, certains experts estiment qu’un mécanisme similaire pourrait émerger pour les ultra-riches.
L’avenir de la fiscalité des grandes fortunes dépendra donc en grande partie de la coopération internationale.
Conclusion
La France n’est pas un cas unique dans la taxation des plus riches, mais elle se distingue par la complexité et la diversité de ses dispositifs : impôt progressif sur le revenu, surtaxes, contributions sociales, IFI, exit tax et bientôt peut-être une taxe plancher sur les ultra-riches.
Si ces mesures reflètent une volonté de justice fiscale, elles posent aussi des défis de compétitivité et de fuite des capitaux.
A l’échelle mondiale, la taxation des grandes fortunes prend des formes variées, de la Norvège à l’Espagne en passant par la Suisse et l’Argentine. La distinction entre taxation du revenu et taxation du patrimoine illustre des philosophies fiscales différentes mais complémentaires.
En définitive, la France n’est pas isolée mais plutôt en première ligne d’un débat international grandissant : comment faire contribuer équitablement les plus fortunés sans nuire à l’investissement et à l’attractivité économique ? La réponse pourrait bien résider dans une fiscalité coordonnée à l’échelle mondiale.